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Smiley
Nice : Un
combat contre le destin Je ne marchais que la nuit. Jamais le jour ! Je n'ai pas compris tout de suite ce qui m'était arrivé. J'ai fait ce que je pensais devoir faire. C'est moche, un homme qui pleure. Pleurer pour tuer son passé, comme on se vide de son âme. Je n'avais pas le choix : tuer mon passé, me vider de mon âme, ne marcher que la nuit. Il ne fallait pas qu'on me surprenne le jour. Mais, lorsque je n'avais plus ma tête à moi, je ne savais pas la chance que j'avais de ne pas me faire ramasser dans un panier à salade. Pas d'heure, pas de repère, pas d'abri. Petit à petit, je me suis enfoncé sur le chemin de la fuite. De plus en plus, j'ai tenté de me retrouver, moi qui avais tout paumé et qui ne savais plus comment reprendre ma place ou en trouver une nouvelle dans la société. Tête-à-tête avec moi-même ; là, j'ai rencontré un inconnu qui m'habitait. Un jour marque un tournant dans ma vie et un autre mène à un nouveau départ. Cette nuit-là, j'ai toute ma tête. Il pleut et il vente. Ma veste est trempée, le col est remonté. L'averse me cingle le visage, ruisselle dans mon dos. Je traverse la ville ; j'ai froid jusqu'aux os, transi. Aucune pensée ; je marche sans but, hormis celui de chercher un toit et un peu de répit. J'ai besoin de dormir ; j'ai besoin de réfléchir. En levant les yeux, je vois la lune, pleine et lumineuse, qui joue avec les nuages ; présence fantasmagorique dans l'obscurité qui nous cerne, nous, pauvres bougres à la poursuite d'une vie de réussite ! Qu'est-ce que je suis ? Un vermisseau dans le caniveau ! Non ! Je ne sombrerai pas dans la déchéance ! Je garderai ma dignité, aussi longtemps que je tiendrai debout ! Marcher dans le caniveau avec décence ! Soudain, je pense à cette vie qui était la mienne. J'étais un homme que l'on regardait comme… comme on admire les étoiles ! Chaque fois que j'y pense, j'essaie de me convaincre : " C'est le passé ! Oublie ! Tu es mort ! Autre temps, autres mœurs. C'est la vie. C'est MA vie ! " Ce qui m'est arrivé, n'arrive pas à tout le monde. Qu'allais-je devenir ? J'avais profité de la vie jusqu'à plus soif. Alors, après tout, pourquoi sourciller ? Maintenant, j'ai l'air d'un cabot reniflant le bitume. Je déambule, dissout dans la masse, absent parmi les absents. Un flash ! Cette femme… Peau satinée, regard de moire, cheveux de soie, douceur de velours ; parfum d'ailleurs comme un appel à une nouvelle vie. Irrésistible envie de réparer. Il faut que je la retrouve ! Les phares des voitures m'éblouissent, leurs roues m'éclaboussent. De ma main, je pare mes yeux des agressions. Je recule. Je n'entends même plus les bruits de la société, mais je subis son hostilité. Je suis hors du temps. Je n'ai plus rien ! Plus d'heures, plus de jour, pas d'avenir. Je glisse, je glisse ! Un volet claque, je sursaute. J'en ai marre… ! Je
pousse une porte, je suis dans un bistrot. La salle est vide. Je m'assois à une
table. Le type derrière son comptoir me lance : Il pense que je n'ai pas de quoi le payer. J'ai l'air d'être fauché. Le type reste là, sans bouger. Je le sens me dépouiller. Qu'est-ce qu'il veut ? Est-ce qu'il attend que je paie d'avance ? La porte du bistrot s'ouvre alors, sous l'effet d'une poussée. Une tornade humaine se propulse, fuyant les trombes d'eau. Le flux s'étale tout le long du comptoir. Paroles et rires fusent, on réclame à boire. Le type, lui, me laisse.
Je regarde autour de moi en me répétant : " Tu reviens de loin, mon vieux ! Il
faut que tu t'en sortes ! " Je me plonge dans mes réflexions sans trouver de solution
à mes problèmes. Je ne me suis pas rendu compte que le café était
servi. Puis, la salle se vide comme elle s'était remplie, d'un seul coup. Le silence
retombe. Le type revient à la charge ; il ne m'a pas lâché d'un œil depuis le
début. Il approche, un torchon dans une main, un verre dans l'autre. Il essuie
son verre d'un mouvement lent et, en m'observant, me dit : Je
baisse la tête, de nouveau, fuis son regard. Je n'ai pas touché à mon café. Il
continue : J'esquisse un sourire en fouillant dans mes poches. J'y trouve mes lunettes, mon crayon et mon petit carnet sur lequel je veux écrire, là, tout de suite, une phrase qui me vient à l'esprit : " Un nom, ce n'est qu'un nom… " Le
type insiste, sans me brusquer : Je
le rassure, ou est-ce moi que je rassure ? L'homme n'en croit rien, je le vois
bien. Et pourtant, il joue le rôle : Et
je lui souris. Je n'ai que mon sourire pour passe-partout. Je sais qu'un sourire
n'est précisément pas le plus facile à posséder, ni ne s'achète, ni ne se paie.
Le sourire est une monnaie d'échange qui ne se chiffre pas et un trésor que le
plus infortuné peut offrir en richesse. L'homme voit en moi un pauvre bougre.
J'en ai l'air, mais pas les paroles ! Je
suis encore plus étonné que lui de cette trouvaille. Ce n'est pas si mal ! L'adoption
vient d'avoir lieu : je m'appellerai Nice. Ne parlons pas de baptême ! Le seul fait de n'avoir plus de nom m'a ébranlé, on le serait à moins ! Je suis devenu un paria parmi les hommes ! Oh, les grands mots qui montrent que l'on n'est pas grand chose ! Je ne suis plus personne, ni homme, ni numéro, et demain sur aucun registre ! Sans matricule ! Rayé de la carte ! Je n'ai jamais aussi bien compris les expressions : " ravaler son bulletin de naissance " ou " avoir eu chaud à son matricule " ! Je ne peux pas m'empêcher de sourire. Je pouffe, m'étouffe à temps pour ne pas éclater de rire. Quel est ce grain de folie qui me vient ? Je trouve la situation tellement aberrante ! On se couche vivant le soir, le lendemain on se retrouve mort dans un journal. Tant que ce n'est que dans un journal ! J'aurais pu ne pas le savoir dans un cas plus grave. J'en suis triste tout à coup. C'est vrai, quoi ! Si l'on perd son nom, on n'est plus rien ! Je suis bien moins qu'un clébard perdu, sans collier, au regard de la société. On donnera un nom aux corniauds ; autant de fois qu'ils referont leur vie. À moi, personne ne peut plus m'en donner ! Pour un homme, un nom c'est à la vie, à la mort ! Même les morts gardent leur nom au cimetière ! Un autre est à ma place sous ma pierre tombale. Je n'ai plus rien, non ! Mais qui a-t-on mis à ma place ? Il faudra que j'élucide cette énigme. En attendant, je dois prendre soin de tenir le cap et d'entretenir ma mémoire rebelle. Soyons fin prêt à toute éventualité. Oh, oh ! J'ai encore de la dignité lorsque je me parle, mon langage restera le même ! Voyez-vous ça ! Il ne manquerait plus que je sombre dans la vulgarité, la répugnance des mots, moi qui les ai tant aimés ! Je vous le dis : d'un pauvre bougre, j'ai l'air, mais je n'ai pas les paroles ! Restons poète et fidèle à soi-même jusqu'au bout. Je relève la tête, redresse les épaules ; le dos, bien droit. Pas la peine, je ne suis plus le même. Depuis le temps que j'erre comme une âme ! Sans peine, car beaucoup s'en faudrait. C'était un choix que de mauvaises circonstances ont mené trop loin. Maintenant, je voudrais reprendre une vie normale. Je me répète une fois de plus : " Il faut que je m'en sorte ! " Dépouillé de mon identité et de toute notoriété, j'ai parcouru mon sillon dans un désert plein de monde, une fourmilière, où personne ne m'attend plus aujourd'hui. Je ne sais pas où aller. Sans identité qui aura fait ses preuves, sans domicile, ni attache ! L'existence la plus vide qui soit chez un homme, privé de ce qui la remplissait ! Toutes les amarres s'étaient rompues. Ma vie larguée au large, j'ai voyagé sans partir à la dérive, dans une humanité qui n'était plus la mienne pendant cette période d'exclusion ; cette humanité que j'avais connue, aimée, en dépit de ses imperfections ! Enfin un homme nouveau se lève, sur le chemin de la seconde chance ! Ces pensées me hantent, tournent, tournent comme un disque rayé qui passe et repasse sa rengaine ! Je me répète mille fois le même constat, à m'abrutir ; mille fois je me soûle de la même réflexion pour m'en sortir. Mon cerveau n'arrête jamais ! -
Et votre petit nom ? me demande le type en revenant sur ses pas. L'homme
s'assied en face de moi, à la table. Il me dit alors : * Photo couverture du livre : Pascal WATRIN Éditions
: Privièges
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